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CHAOS OU EMERGENCE AU SUD DU SAHARA ?

Mer. 16 janvier 2019
C’est le sous-titre du « Grand Livre de l’Afrique » (titre choisi par l’éditeur), paru récemment chez Eyrolles. Essayons de donner une réponse courte à ce débat lancinant.

De 2000 à 2015, l’image d’une Afrique émergente et porteuse d’espoir s’est progressivement imposée grâce à une longue période de croissance forte (supérieure à 5 % au sud du Sahara). L’ouvrage de J.M. Sévérino Le Temps de l’Afrique, paru en 2008 donnait un substrat théorique à cet afro-optimisme, toujours porté aujourd’hui par plusieurs personnalités, dont L. Zinsou. On pouvait cependant déceler des failles dans l’argumentation : Sévérino ne donnait pas une explication convaincante du déficit de développement (il ramenait celui-ci à un simple problème de conjoncture) et ne voulait voir dans l’explosion démographique que son aspect positif.

L’engouement repose néanmoins sur une série d’arguments solides (j’en détaille 14, qui demeurent, dans mon ouvrage) et parait enfin confirmé par le fait que, sur les 10 pays ayant la plus forte croissance du monde sur une assez longue période, 6 sont subsahariens.

Cependant, l’afro-optimisme a été ensuite gagné par le doute, voire contesté. Le tournant peut être daté de 2014 ou 2016, année où la croissance économique moyenne au sud du Sahara est tombée à son plus bas niveau depuis 20 ans pour repartir ensuite assez mollement, dépassant à peine celle de la population. Des ouvrages ont également accompagné ce tournant, celui, malheureusement, à notre avis, mal argumenté de S. Brunel L’Afrique est-elle si bien partie ? (2014) et celui, beaucoup plus marquant de S. Michailof, Africanistan (2015).

Une approche voulant englober dans la même formule le sort très disparate de 48 Etats au sud du Sahara est clairement inappropriée. Le constat afro-réaliste est simplement que certains pays (peu nombreux) émergent, que d’autres paraissent pré-émergents, mais qu’un certain nombre de pays (une minorité) sont déjà dans le chaos ou menacés par celui-ci. J’ai tenté, dans mon ouvrage de procéder à ce discernement et de décrire les défis que les uns et les autres devaient relever en s’inspirant des réussites constatées, en Afrique ou hors d’Afrique (dont l’exemple emblématique est Singapour). Le constat de cette hétérogénéité s’accompagne de différents scénarios d’évolution.

Quelques faiblesses sont néanmoins communes la majorité des Etats subsahariens : par ordre de gravité décroissant, la fragilité des institutions (environ 80 % des Etats), le trop faible niveau éducatif (environ 70 % des pays), la trop forte croissance démographique non maîtrisée (environ 65 % des pays), le déficit d’infrastructures (90 % des pays).

Il n’est pas surprenant que les pays concentrant ces manques soient ceux s’approchant du chaos. Il est en revanche plus surprenant et regrettable que l’aide internationale soit si peu adaptée à ce constat. Elle ne traite que très marginalement la fragilité des Etats (aide à la Justice, aux armées, à la police, à la gendarmerie et aux services fiscaux), est quasiment absente du planning familial, néglige gravement l’éducation (par exemple 2 % seulement de l’aide de l’agence française de développement). Quant aux infrastructures, il suffit de se rendre par exemple au Mali pour constater l’absence de route entre Bamako, Gao et Kidal. Avant d’être coupé politiquement, le Mali l’a été et le demeure par les infrastructures.

L’armée française s’enlise au Mali à combattre des djihadistes tandis que les causes de cette situation continuent largement à n’être pas traitées : recul de l’Etat dans les zones périphériques, absence des services publics de base que sont l’ordre public (la Justice et la gendarmerie sont fondamentales dans des sociétés multicommunautaires traversées de tensions), l’éducation et un minimum d’activité économique pour une population en augmentation trop rapide. J’explique aussi dans mon livre que le traitement « politique » apporté par la France et la communauté internationale est souvent inapproprié (accord de paix issu du processus d’Alger au Mali, par exemple). Ces accords donnant de généreux avantages à des groupes rebelles minoritaires ont des inconvénients en cascade, dont l’incitation au recours à la force.

Parmi les groupes armés qui pullulent en l’absence de monopole de la force par l’Etat, les djihadistes ont un avantage comparatif en assurant une forme de justice, une forme d’ordre préférable à l’anarchie, et en répondant aussi au besoin de remettre en cause des structures traditionnelles sclérosées (castes dominées) au nom d’une version sectaire et violente de la religion locale, mais plus égalisatrice et s’imposant à la majorité par la force.

Nicolas Normand

 

 

 

 

 

 

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