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La Chine et l’Afrique…ça va aller !

Lun. 17 septembre 2018
Mes amis Ivoiriens ont pour habitude de résumer par cette formule lapidaire les sujets graves aux conséquences prévisibles inquiétantes. Pour celui qui entend l’interjection, il peut être quasi sûr que non, ça ne va pas aller, mais alors pas aller du tout !

Le récent sommet Chine-Afrique, troisième du genre, a rassemblé à Pékin 53 chefs d’Etat et de gouvernements africains, sur 54 possible, durant deux jours, au cours duquel il s’agissait pour l’empire du Milieu de rappeler les règles du jeu de l’action chinoise sur le continent noir et d’afficher les dernières décisions prises en matière d’aide apportée. En fait, le Président Li XIPING s’est surtout évertué à souligner sa différence d’approche par rapport aux Occidentaux. Au résultat, pour l’Europe et particulièrement la France, il y a de quoi se faire du souci tant les annonces donnent le vertige. Comment, dans un tel contexte, penser rivaliser et même seulement agir ? Qu’on s’imagine un peu : pour les partenaires africains, la règle des 5 non a été rappelée :
pas d’ingérence dans la recherche d’une voie de développement « adaptée » aux situations particulières de chacun,
pas d’immiscions dans les affaires intérieures de l’Etat,
pas d’aide conditionnée aux avancées en matière de gouvernance,
pas d’imposition de la moindre volonté chinoise dans quelque domaine que ce soit,
pas d’intérêt politique chinois pour ce qui concerne investissements et financements en Afrique.

Si l’affiche a de quoi réjouir le partenaire africain, elle ne peut que soulever une vive inquiétude du côté occidental car ce qu’il considérait jusque-là comme pratique déloyale devient règle d’or revendiquée et assumée par une Chine décomplexée, au moins sur ce terrain d’engagement.

Au plan financier, annulation pure et simple de la dette des pays les plus pauvres et aide de 60 Md$ sur trois ans ont été annoncées. Même au plan quantitatif, l’UE ne tient plus la distance avec son FED.

Beaucoup plus problématique, cette aide s’inscrit en dehors de toute coordination avec les institutions de Bretton Woods, notamment pour avoir l’assurance de ne pas engager les pays africains dans une dette non soutenable. Il est clair que Pékin remplace Washington, qu’il est devenu le nouvel Athènes des Africains ; ce mouvement est accentué avec le repli égoïste de l’Amérique de TRUMP. La Chine balaie 60 ans de patiente construction d’une construction d’une gouvernance mondiale en matière d’aide au développement.

Au plan sécuritaire, la Chine n’est pas en reste sur ce même continent, alors qu’elle est aujourd’hui et de loin le premier contributeur de troupes des cinq permanents des Nations Unies avec plus de 2 500 Casques Bleus déployés pour l’essentiel en Afrique. Demain, c'est une réserve opérationnelle de 8 000 hommes en cours de constitution qu’elle mettra à disposition de l’Organisation. Par ailleurs, elle vient de former 1 000 Casques Bleus africains et s’apprêtent à en former 1 000 autres avant 2020 dans son Centre de maintien de la Paix labellisé conforme par l’ONU. Bien sûr, les cursus proposés sont déjà délivrés en français et en anglais. Par ailleurs, la Chine est devenue le deuxième contributeur financier de l’ONU avec 800 M$, soit plus de 10 % du budget annuel des OMP. De même, un fonds d’investissement d’1 Md$ est ouvert pour soutenir les initiatives de paix et de sécurité sur le continent africain. Enfin, un financement de 100 M$ sans contrepartie est prévu pour soutenir un centre de formation de l’Union Africaine, assorti de celui de 50 projets relatifs à la Paix et à la Sécurité.

Parlons clair, dans ces conditions, personne ne peut rivaliser avec la Chine sur le terrain de la coopération !

Que penser d’un tel engagement massif, brutal et soudain, même si on le voyait venir depuis longtemps. L’énormité de l’engagement a créé quand même une surprise. Que dire de conditions aussi peu contraignantes désormais affichées, ce qui nous agacent tant elles ne nous sont pas coutumières ? Faut-il s’en méfier, dénoncer, chercher à contrer ?

Après de nombreuses années à m’épuiser à tenter de coopérer sur des programmes de paix et de sécurité avec les incontournables « grands partenaires techniques et financiers » omniprésents en Afrique et que les familiers du terrain connaissent bien, je suis de ceux qui disent : et bien tant mieux ! Il y a maintenant des voies de contournement et c’est tant mieux ! Tant mieux pour les Africains, qu’ils en profitent ! C’est d’ailleurs ce qu’ils font déjà, et leur présence massive tant quantitative que qualitative au sommet de Pékin en est une éclatante illustration. J’imagine leur joie à la perspective de ne plus avoir à s’épuiser pour monter des dossiers de recherche de financement sans jamais obtenir le moindre résultat tant les exigences réclamées sont souvent inatteignables, décalées et laissent percer une arrogance décourageante. Les seuls financements octroyés ne le sont que pour des programmes décidés depuis et par ces seules agences et organisations, eux-mêmes assortis d’un mode de contrôle trop souvent humiliant. Ce n’est évidemment pas la démarche de contrôle qui est jugée mais la façon de la conduire. Personnellement, je n’hésiterai pas désormais à délivrer des programmes de paix et de sécurité sous financement chinois si l’occasion se présente, et je pense que je ne serai pas le seul.

Dans un registre identique, de nombreuses publications bien de chez nous ont fustigé l’arrivée des Russes en RCA et même ailleurs sur le continent noir. Et bien là encore, je m’associe à ceux qui disent tant mieux. Tant mieux pour la Centrafrique, grande ignorée de la communauté internationale malgré la présence pesante des grandes organisations et autres agences qui n’ont montrées là-bas qu’arrogance et inefficacité. Bien sûr, on fustigera un partenaire jugé pas à la hauteur. Le problème n’est pas là, on le sait bien. Aussi, tant mieux pour les Centrafricains, qui vont enfin trouver quelques moyens pour tenter de sortir de Bangui !

Au résultat, il faut nous attendre nous Occidentaux à une sacrée déconvenue dans nos relations avec le partenaire africain en matière de coopération. Le dialogue est déjà difficile depuis quelques années, il va devenir impossible quand l’Afrique se tournera désormais vers un partenaire si conciliant. Qui n’en ferait pas autant !
Bien sûr, il ne s’agit pas de faire preuve de naïveté. On sait bien les contreparties d’un tel partenariat, d’une telle « communauté de destins » doit-on même dire depuis le sommet de Pékin. Mais avons-nous laissé le choix aux Africains ? Avons-nous seulement une fois imaginé changer nos règles ? Tant que nous ne nous seront pas mis dans la peau du partenaire africain, notre aveuglement subsistera. Et le tsunami chinois sera-t-il de nature à nous faire évoluer ? Rien n’est moins sûr.

Dans un contexte où les Etats-Unis de Trump sont en net retrait sur les OMP, où la grande Allemagne agit soudainement en Afrique et joue son jeu sans scrupule, et sans aucune coordination avec qui que ce soit, où la Grande Bretagne en fait autant, mais là, on avait l’habitude, l’Europe semble totalement absente ! Penser sérieusement rassembler l’Europe, pourtant recours crédible dans un autre monde, pour une action concertée qui tenterait ne serait-ce que de sauver les meubles tient plus de la bêtise que de la naïveté, n’en déplaise à ceux qui s’obstinent dans cette voie sans issue, notamment en France.

Alors que faut-il faire ? Ou, pour paraphraser une fois encore mes amis Ivoiriens, et maintenant, « on dit quoi » ? Franchement, il est urgent d’y réfléchir sérieusement si nous avons encore quelques petites ambitions du côté de l’Afrique !

Bruno Clément-Bollée

 

 

 

 

 

 

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