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La Sublime Porte à la conquête du nouvel eldorado africain

Mar. 29 mai 2018

Depuis 2005, l’homme fort de la Turquie étend résolument son influence de l’Orient jusqu’aux confins de l’Afrique subsaharienne dépassant de loin les partenariats et représentations cumulés de plusieurs pays émergeants actifs sur le continent africain, suivant en cela l’offensive chinoise entamée depuis plus de trois décennies. Ce n’est pas moins d’une quarantaine de déplacements dans 26 pays que Recep Tayyip Erdoğan a effectués en tant que Premier ministre, puis en tant que président.

 

Cette diplomatie économique tout azimut sur le continent africain s’est concrétisée par l’ouverture de nombreuses ambassades : 41 en 2018, contre neuf en 2003, et les projets de développement financés par l’agence turque de coopération (TIKA) qui dispose d’une vingtaine de représentations sur le continent dont en Guinée, Tanzanie, Soudan du Sud, Mozambique, Union des Comores et Afrique du Sud.

 

Le déploiement du soft power turc, inédit par son ampleur et la période, s’appuie via l’extension du réseau aérien de Turkish Airlines desservant pas moins 52 aéroports africains localisés dans 34 pays. Si la compagnie turque a fermé en 2016 plusieurs dessertes au Cap Vert, Rabat, Pretoria, Kampala, Lusaka et Djouba, c’est pour en ouvrir d’autres sur Conakry, Freetown, Zanzibar, les Seychelles et Madagascar. En outre, elle a augmenté ses rotations sur la Libye sur quatre dessertes : Tripoli, Benghazi, Sehba et Misrata où les entreprises de BTP et les compagnies énergétiques turques tentent de retrouver leur position privilégiée qu’elles occupaient sous l’ère du colonel Kadhafi.

 

Le dernier slogan publicitaire de la compagnie turque « Nous desservons plus de pays que toute autre compagnie aérienne » n’est pas surfait. Aujourd’hui, le transporteur turc fort d’une flotte de 296 aéronefs, est bien parti à la conquête du ciel africain face à deux compagnies Emirates Airways et Royal Air Maroc engagées également dans la bataille.      Une concurrence pour laquelle les compagnies africaines ne sont pas de taille à rivaliser dès lors que ces trois géants du transport aérien n’envisagent pas de nouer de partenariats avec leurs homologues africaines jugées peu rentables.

 

Le président Erdogan lors de sa dernière visite au Mali a annoncé le lancement des études de faisabilité du projet d’un métro-bus visant à fluidifier la circulation de Bamako. Ce projet est confié au groupe turc KALYON, spécialisé dans plusieurs branches des transports et d’infrastructures en Turquie et à l’étranger.

 

De même que les autorités tanzaniennes ont attribué, en février 2017, la deuxième phase de la construction de son réseau ferroviaire à moyenne vitesse au géant turc des BTP, YAPI MERKEZI, pour un coût global de 1,9 Md$. Ce tronçon long de 422 km reliera les villes de Morogoro et Makutupora, situées dans le centre du pays.

 

La Tanzanie prévoit d’investir 14,2 Md$, au cours des cinq prochaines années, pour créer 2 561 km de voies ferrées électrifiées. La compagnie ferroviaire tanzanienne (RAHCO) lancera prochainement trois autres appels d’offres internationaux pour la création de 700 km de voies nouvelles pour lesquels la Turquie ne ménagera ses efforts pour rafler la mise. Désormais, la Turquie devient le principal acteur ferroviaire dans la sous-région d’Afrique centrale.

 

Un autre projet phare est en gestation à Madagascar: le financement de la réhabilitation et l’extension du canal des Pangalanes, financé par le Maroc. Situé sur la côte orientale, long de près de 700 km, le canal est une enfilade continue de rivières, de lacs et de lagunes - s’étirant de Tamatave à Faranfangana - traverse de nombreuses zones touristiques, agricoles et minières qui intéresse six millions de riverains. Ce vaste complexe fluvial et lagunaire est quatre fois plus long que le canal de Suez et huit fois supérieur à celui de Panama. Ce projet inédit mobilisera plus de 400 M$ dont les travaux seront confiés à un consortium turc devrait démarrer courant 2018.

 

Ankara renforce également son influence en finançant diverses œuvres cultuelles, culturelles et caritatives telles que l’érection de mosquées. La dernière en date est localisée à Accra (la plus vaste d’Afrique de l’Ouest) adossée à une école de formation d’imams ; la reprise en main d’une centaine d’écoles turques appartenant à la confrérie Gülen via la fondation MAARIF ; la construction d’hôpitaux et de centres de soins au Soudan, en Somalie et à Madagascar notamment.

 

Dans le domaine militaro-industriel, la Turquie n’est pas en reste. Elle figure en bonne place du top ten des cent pays producteurs et vendeurs d’armement selon le dernier classement mondial 2016 (SIPRI). A l’instar des grandes puissances militaires, les autorités turques recherchent activement des bases maritimes pour étendre leurs capacités de surveillance et de projection par delà les facilités qui lui sont accordées dans l’espace maritime occidental en tant qu’Etat membre de l’OTAN. Son attention se focalise sur les façades orientale et occidentale de l’Afrique, dont Djibouti, Tanzanie et Madagascar.

 

A l’occasion de son déplacement à Abuja en mars 2016, le président turc a proposé l’aide de son pays pour combattre le terrorisme islamique au Nigeria qui est aux prises depuis 2009 avec la rébellion du groupe islamiste Boko Haram, responsable de la mort de 17 000 personnes dans le nord du pays, majoritairement musulman. Toutefois, le président turc n’a pas précisé à son homologue nigérian quelle forme concrète pourrait prendre une telle coopération.

 

Lors de cette visite d’Etat suivant immédiatement celle effectuée en Côte d’Ivoire, la Turquie a signé plusieurs accords commerciaux avec le Nigeria d’une part, et ratifié un mémorandum sur la coopération économique et commerciale avec les Etats membres de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) - où les investisseurs français, britanniques, américains et chinois sont déjà fortement implantés - visant à renforcer ses liens économiques avec l’ensemble des pays membres de l’organisation régionale, en particulier les pays producteurs d’hydrocarbures désireux de réduire le poids du pétrole dans leurs économies respectives en développant l’agriculture, secteur extractif et les services d’autre part.

 

Au final, les échanges commerciaux de la Turquie vers le continent africain s’élevaient à 18 Md$ en 2014 pour atteindre près de 30 Md$ en 2016, et ceux avec les Etats subsahariens ont été multipliés par dix depuis l’année 2000, date à laquelle la Turquie s’intéresse résolument au continent africain.

 

C’est en 1998 avec le Plan d’action Afrique du Premier ministre Mesut Yılmaz que la Turquie retrouve la route du Sud. Suivant son arrivée au pouvoir, M. Erdogan est le premier chef de gouvernement turc à se rendre dans un Etat africain dès 2005. Un rapprochement suivi par le premier sommet Turquie - Afrique de 2008 auquel 50 pays africains y ont participé.

 

La Turquie, dont la candidature d’entrée dans l’Union européenne a été repoussée après des années d’atermoiements, réoriente sa politique internationale sur l’Afrique devenue le nouvel eldorado des puissances émergentes.

 

Daniel JOANNES

Paris, le 28 mai 2018

 

 

 

 

 

 

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