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Chine Afrique le grand pillage

Julien WAGNER, Editions EYROLLES
Mer. 18 novembre 2015

Le sujet des relations entre l’Afrique et la Chine défraie la chronique depuis une vingtaine d’années avec la formidable croissance économique chinoise. Ce nouveau livre apporte son lot de statistiques, de faits, d’analyses.

 

La lecture de ce livre est indispensable à la veille de la COP 21 car elle permet de mesurer les limites des éventuelles futures décisions qui seraient prises à Paris. Ce livre démontre, comme son titre l’annonce, « le grand pillage » de l’Afrique par la Chine et la difficulté de limiter la boulimie chinoise en matières premières, ressources énergétiques, mais également en ressources de la terre et de la mer.

 

Durant la première décennie du millénaire, la Chine est devenue le premier consommateur mondial de plomb, de cuivre, de caoutchouc, d’aluminium, de nickel, d’acier, d’étain et de zinc. Le caractère énergivore du modèle économique chinois a rendu le pays très dépendant des importations de matières premières. Par sa pression sur l’offre, la Chine alimente la hausse des prix, et se trouve vulnérable aux chocs. Pour limiter cette dépendance, la Chine a fait de l’Afrique sa proie.

 

Julien Wagner donne de très nombreux exemples de contrats d’acquisition de ressources sur longue période. Mieux, il décortique le mécanisme mis en place par les Chinois pour décliner cette stratégie. Deux institution sont créés en 1994, l’Export-Import bank (Exim Bank) et la China developement bank (CDB). Elles vont s’appuyer sur une formidable force de frappe : les réserves en devises de la Chine, 4 000 Mds$ à comparer aux 150 de la FED américaine ou aux 800 des banques centrales de l’Eurozone. Cet outil va être promu par une mécanique politique ; le forum sur la coopération sino-africaine mis en place en 2000. Ce rendez-vous triennal va enregistrer la progression des sommes consacrées à l’Afrique : 5 Mds$ en 2006, 10 en 2010, 20 en 2012 !

 

Cette politique chinoise s’inscrit dans les principes énoncés en 1966 par Chou en Lai. Il ne s’agit pas d’aide au développement, mais de coopération entre pays amis soucieux de développer l’amitié entre les peuples. Cette démarche est essentielle pour mesurer l’écart avec celle de toute la communauté internationale initiée par les institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale. Cela emporte de nombreuses conséquences :

 

-          La Chine ne pose aucune conditionnalité, ni politique, ni macroéconomique. Cela entraine que la Chine ne se soucie nullement de la capacité d’endettement du pays. Le sujet est important surtout pour les pays dont la dette a été annulée par la communauté internationale et qui sont encore sous surveillance. La méthode est problématique notamment lorsqu’il s’agit de « financement contre ressources », lorsque les remboursements sont effectués avec la livraison de matières premières à un prix figé sur de très nombreuses années. Après avoir fait un effort de 120 Mds$ avec les annulations de dettes, les pays occidentaux voient la Chine profiter d’une situation financière assainie.

 

-          Il n’y a aucune mise en concurrence, et ce sont les entreprises chinoises qui sont désignées pour effectuer les travaux. Pour éviter des sur facturations, toutes les aides multilatérales ou nationales effectuent systématiquement des appels d’offres, sur la base de procédures mises en place par l’OCDE. Julien Wagner donne moult exemples de chantiers surfacturés, inachevés ou dont la réalisation est sujette à caution…

 

-          Le recours à de la main d’œuvre chinoise. Cela limite les transferts de technologie et la formation des populations locales. Cela interpelle sur certaines pratiques, notamment concernant le recrutement de ces personnes et leurs conditions de vie sur place.

 

-          Les atteintes à l’environnement. Celles-ci sont particulièrement fortes pour les forêts, ou les terres rares. L’auteur consacre tout un chapitre à ce sujet.

 

-          Le développement de la corruption. Pour emporter des contrats souvent dolosifs pour les intérêts de leurs pays, les responsables locaux acceptent beaucoup…Le livre de Julien Wagner est instructif aussi car il présente aussi le versant chinois du sujet avec les bénéfices qu’en tirent tous les membres de l’oligarchie chinoise.

 

Julien Wagner considère que « la maladie hollandaise » est le plus grand danger contemporain de l’Afrique. Ce phénomène a servi à représenter les effets négatifs de la découverte du gaz de Groningue sur l’économie des Pays-Bas : forte appréciation de la devise nationale et sur spécialisation dans un secteur au détriment des industries manufacturières. Le parallèle avec l’Afrique ne convient pas car aucun pays africain riche en ressources naturelles ne voit sa monnaie devenir convertible avant même et sur appréciée. Par ailleurs, pour la très grande majorité des matières premières l’Afrique reste encore à l’exploitation et ne transforme pas ses richesses ; aussi le risque d’un effet d’éviction d’autres secteurs peut d’autant moins se produire que l’industrie est peu développée en Afrique.

 

En revanche, plus que de « maladie hollandaise », l’Afrique semblerait touchée par « la malédiction des matières premières ». Les exemples ne manquent pas. L’intérêt du livre tient plus dans l’évocation de situations classiques entrainées avec des ressources connues que dans la présentation de cas avec les ressources rares comme le tantale ou le cobalt. La description de « Chinangol : le cas d’école » est très intéressant. Il décrit une des façons avec lesquelles un pays s’organise à l’international pour défendre ses intérêts.

 

Dans ce livre à la lecture très aisée, un chapitre est particulièrement intéressant à la veille de la conférence de paris sur le climat, celui sur la situation environnementale en Chine et en Afrique. La situation chinoise est largement décrite. Un chiffre la résume : en 2012, la Chine a émis 9,86 Mds de tonnes de CO², soit 28,6 % du total mondial. La situation se détériore principalement à cause de l’utilisation du charbon et du développement du transport automobile. Le fait que les pics de pollution urbaine touchent toutes les populations au point que les enfants des membres du parti aient été obligés de quitter Pékin a conduit les autorités à prendre au sérieux le risque du changement climatique et à adopter un certain nombre de mesures. Il faut espérer un comportement coopératif à Paris pour conjurer l’échec de Copenhague. Mais, le développement débridé de l’Afrique depuis une dizaine d’années a entrainé très forte augmentation de l’exposition aux particules fines et de l’émission de gaz à effet de serre. Le panorama de Julien Wagner est très complet et porte même sur les forêts, les ressources de la mer et les grands mammifères…

 

L’argumentaire peut parfois paraître sévère, voire un peu trop à charge. Force est de constater qu’il est documenté. L’auteur poursuit son analyse en présentant la réaction de l’occident avec honnêteté. Il n’hésite pas à dénoncer la démarche de la rumeur pour décrédibiliser les acteurs chinois.

 

Il rétablit les faits sur « l’invasion chinoise en Afrique », et rappelle que « les Chinois émigrent désormais en masse et depuis longtemps maintenant. », que les diasporas chinoises, malgré les nombreux liens avec la mère patrie ne s’inscrivent pas pour autant dans la stratégie globale du parti communiste chinois. L’auteur dénonce également le recours aux repris de justice.

 

Sur l’accaparement des terres, malgré les énormes besoins alimentaires chinois, la part de l’Afrique dans les importations agricoles chinoises est de l’ordre de 1 %, et « les acquisitions foncières en Afrique sont marginales »

 

Julien Wagner aborde la tentative de certaines entreprises françaises de remettre en cause l’obligation de lancer un appel d’offres pour choisir les bénéficiaires des financements de l’Agence française de développement (AFD), d’en exclure les entreprises chinoises, ou en cas de succès d’une entreprise chinoise de demander à la Chine une contrepartie. Ces initiatives sont parties d’une entreprise en particulier qui avait perdu deux marchés parce qu’elle était plus chère de 50 et 70 % que l’entreprise chinoise gagnante. Dans chacun des deux cas, l’entreprise chinoise respectait les exigences socio-environnementales de l’AFD qu’elle renforce régulièrement. Heureusement, le gouvernement français n’a pas cédé à la pression. Remettre en cause les appels d’offres, ou ne plus faire du prix un critère déterminant constituerait une distanciation avec toute la communauté internationale et un retour sur les pratiques de surfacturation. La seule réponse à certaines pratiques chinoises n’est pas de remettre en cause nos bonnes pratiques, mais d’engager une négociation multilatérale sur ces sujets. Seule une approche multilatérale a une chance de succès, car aucun gouvernement ne prendra le risque de détériorer sa relation avec la Chine pour quelques contrats perdus en Afrique.

 

Plus généralement, l’auteur consacre tout un  chapitre à la guerre de l’information. On découvre le détail de la présence des Chinois dans un grand nombre de pays africains.

 

A ce stade du livre, le lecteur pourrait penser à un affrontement inéluctable entre grandes puissances pour l’accaparement des ressources africaines. Dans sa tentative de décrypter l’avenir et la place de l’Afrique, l’auteur s’appuie sur la vision de Pierre Gentelle. Il considérait que l’Empire du milieu « est un cercle dont le diamètre est le segment de droite qui joint Nankin et Pékin », et qu’ « à ceci s’ajoutent les deux Corée, le Japon, le Vietnam, l’Asie du sud-est et, éventuellement tout ce qui se trouve dans les mers de Chine du Sud. ». Aussi, les zones de conflit seraient dans cette partie du monde, et non en Afrique. Pour Julien Wagner, la Chine s’intéresse à l’Afrique pour ses ressources, mais regarde ailleurs.

 

Pour la Chine, l’Afrique ne serait pas un objectif, mais plutôt un moyen diminuer sa dépendance vis et à vis des ressources, et conforter sa prospérité. Aussi, l’objectif de Xi Jinping d’assurer « la renaissance de la Chine en tant que grande nation » passe par l’expansionnisme en Asie du Sud est qu’en Afrique.

 

Même si cela peut paraître rassurant pour l’Afrique, il n’ne demeure pas moins que la stratégie chinoise en Afrique sera de plus en plus questionnée avec le développement africain. Les Africains accepteront-ils toujours certaines pratiques ? Chercheront-ils à les contenir ? Et si la réponse est positive, comment ? L’auteur préconise des regroupements d’Etats pour renforcer leurs capacités de négociation. A juste titre, il considère que l’approche multilatérale et la seule qui ait des chances de succès. La constitution récente d’une zone de libre échange en Afrique de l’Est pourrait constituer un début.

 

Un livre à lire absolument car il donne des clés pour comprendre ce nouveau ouvert en 2015, année qui a vu la Chine devenir le premier pays par le PIB selon la parité des pouvoirs d’achat.

 

Dov ZERAH

Neuilly-sur-Seine, le 13 juin 2015

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