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EN AFRIQUE

Éric FOTTORINO chez Denoël
Mar. 17 novembre 2015

Éric FOTTORINO été au journal « le Monde » durant 25 ans, de 1986 à 2011, et notamment envoyé spécial en Afrique pendant une décennie au cours de laquelle il a commis quelques 2000 papiers signés. « A la relecture, mon intuition s’est confirmée…il restait si peu à sauver, presque rien. Mais, comme le disait mon ainé, c’est ce « presque » qui pouvait susciter encore un brin d’intérêt, faire se soulever une paupière, extirper du vieil hier une idée pour demain. »

Cela donne un carnet de voyages de 250 pages extraordinaires. Des récits, des analyses, une plongée dans ces Afriques au tournant des années quatre-vingt-dix.

Oui, ces Afriques, car un des premiers enseignements de ces reportages est qu’il n’y a pas une seule Afrique, mais plusieurs Afriques, la diversité des papiers va permettre de percevoir quelques différences entre l’Afrique sahélo-saharienne, l’Afrique des savanes, celle des forêts, L’Afrique australe, l’Afrique de l’est, celle de l’ouest, l’Afrique francophone, celle anglophone, ou celle lusophone…

Oui, une plongée dans une période compliquée pour les Afriques, marquées par la baisse des cours des matières premières, l’émergence du consensus de Washington, la conversion de régimes soviétiques aux vertus de l’économie de marché, les tentatives de coup d’Etat…et surtout les restes et la fin d’une relation très particulière entre la France et l’Afrique….

Éric FOTTORINO rappelle les caractéristiques du style du journal « le Monde » allant jusqu’à rappeler le fameux « faites chiant » d’Hubert Beuve-Méry. Mais les récits de FOTTORINO ne sont nullement chiants. Bien au contraire ! Alerte, vif, les style maintient le lecteur en éveil, et le livre se lit comme un roman…On ne ferme le livre qu’après avoir atteint la dernière page… !

Le livre est réparti entre trois grandes parties : les reportages, les enquêtes, et les chroniques.

Les reportages portent sur sept pays : l’Ethiopie, le Mali, Madagascar, le Bénin, le Kenya, l’Afrique du sud, et le Gabon.

Le récit commence avec la présentation de la sécheresse de 1988 en Ethiopie. Éric FOTTORINO n’hésite pas à présenter les problèmes déontologiques des voyages de presse organisées par des entreprises ou ministres, ainsi que du problème des sources, comme celles fournies par l’UNICEF.

En quelques pages, tout est abordé : les problèmes de gestion et de distribution de l’aide alimentaire, l’arbitrage entre le transport aérien et celui terrestre, l’écueil de la guerre entre les forces gouvernementales et les rebelles érythréens, le rôle des organisations humanitaires, le charity business…C’est un premier reportage sur les effets négatifs du régime collectiviste sur le secteur rural, la réforme agraire. Premier reportage sur un projet de développement initié par les Italiens.

Au Mali, « les villas de la sécheresse », construites par les dignitaires du régime en 1973 avec l’argent de l’aide alimentaire constituent un des nombreux exemples du détournement de l’aide internationale. Les exemples « d’éléphants blancs » égrènent par ailleurs le récit. Puis le journaliste fait le déplacement jusqu’à la mythique Tombouctou. Au-delà de la présentation de la ville, il décrit les effets du « Paris-Dakar passe et repart sans bourse délier. Trop pressé. »

Puis, c’est le grand voyage vers la grande île, avec un coup d’Etat manqué, le virage libéral, Diego Suarez… « Le riz n’était pas chez nous une question politique, mais la politique », selon un ministre malgache du plan.

Autre exemple du virage démocratique et libéral des années quatre-vingt-dix : le Bénin, première déclinaison du discours de la Baule.

Au Kenya, le journaliste accompagne Pierre Bérégovoy pour l’inauguration du barrage de Turkwel, construit par Spie-Battignolles. C’est l’occasion d’aborder la problématique de la production d’électricité en Afrique.

Exceptionnelle la relation du « camouflet » reçu par le ministre de l’Industrie Dominique Strauss-Kahn parti avec une quarantaine de chefs d’entreprise en Afrique du sud, un peu trop tôt, avant la fin effective de l’apartheid.

Enfin, dernier reportage, le sort des immigrés clandestins au Gabon.

A partir de 1990, Éric FOTTORINO va s’ « affranchir des voyages de presse et organiser… mes enquêtes pour comprendre les bouleversements à l’œuvre sur le continent africain. » : l’Afrique des trafics, du SIDA, des massacres…la malédiction du continent noir. Parallèlement, Éric FOTTORINO mène l’enquête sur les relations entre la France et l’Afrique.

Éric FOTTORINO va montrer comment l’Afrique va devenir une plaque tournante de la drogue, «…la seringue des trafiquants internationaux… » qui vont profiter de la faiblesse des structures étatiques pour créer des zones de non droit…qui vont utiliser « les voies mystérieuses de l’ivoire et des armes ». La prolifération des réseaux et filières a conduit à la criminalisation des sociétés africaines, et la constitution de « narco Etats ».

Le journaliste décrit dans le détail « les fourmis et les barons de Lagos ».

Il montre aussi comment l’Afrique n’est plus seulement une zone de passage vers l’Europe, voire les Etats-Unis, mais un lieu de consommation notamment pour les ruraux déracinés qui longent dans les énormes bidonvilles qui entourent les capitales africaines, et peut être en passe de venir un lieu de production. Il prophétise une « révolution agricole interdite », la diversification vers des produits recherchés par les marchés, en abandonnant les cultures traditionnelles maltraitées par la baisse des cours internationaux, et les subventions des pays riches.

Éric FOTTORINO décrit ensuite un autre fléau qui frappe l’Afrique et les Africains, le SIDA, la malédiction qui donne une nouvelle actualité au «…fantasme d’un continent délétère où le berceau du monde se confond avec son tombeau ».

« C’est mon enquête sur le SIDA qui me fit m’intéresser à Charles Pasqua », Charles Pasqua l’africain. Une longue enquête dans laquelle sont présentés des personnages clés de la relation franco-africaine, les péripéties de la guerre entre chiraquiens et balladuriens. Vous y trouverez de nombreux faits et histoires très utiles pour connaître l’histoire africaine récente. 

Suivent des enquêtes sur les liaisons dangereuses entre l’Afrique et la France, avec en toile de fond l’incontournable, l’insubmersible Jacques Foccart qui a officié pendant plus de 50 ans, du Général de Gaulle à Jacques Chirac, en passant par Georges Pompidou. « Le « champ » est une affaire personnelle de la France, une affaire de personnes ». En lisant ces pages, et notamment celle sur les désillusions de Jean-Pierre Cot, la réforme institutionnelle, l’histoire du discours de la Baule, ou la dévaluation, on mesure le chemin parcouru par cette relation endogamique.

Les analyses sont intéressantes même si le point de vue économique n’est pas celui abordé. La relation des faits relatifs au « piège rwandais » est de nature à créer des oppositions, car il considère la France complice des événements qui ont secoué le pays avant et après le décès du Président Juvénal Habyarimana en 1994.

Puis arrive le temps des chroniques sur Amadou Hampâté Bâ, Sony Labou Tansi, Jean-Claude Guillebaud...la médaille du tirailleur, un ami personnel…quelques pages admirablement bien écrites qui parachèvent un livre truffé de commentaires et faits. A lire absolument !

Cerise sur le gâteau, le livre est parsemé de très belles photos faites par Raymond Depardon.


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