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Histoire de la tunisie depuis l'indépendance

Larbi Chaouikha et Éric Gobe
Sam. 12 septembre 2015

Depuis le 14 janvier 2011, la Tunisie défraie la chronique internationale pour le meilleur comme pour le pire : départ du Président Ben Ali et début du mouvement dénommé « printemps arabe », attentats terroristes, adoption d’une constitution libérale, élections démocratiques…Toute personne qui veut comprendre la singularité tunisienne, se doit alors d’étudier l’histoire de ce pays, sans avoir à remonter à la nuit des temps.

Le livre de Chaouikha et Gobe présente une histoire tunisienne depuis l’indépendance, et notamment, il permet «  de comprendre les logiques qui ont présidé à la naissance d’un régime politique autoritaire, à sa pérennisation pendant plus d’un demi-siècle... »

Dès l’introduction, les auteurs préviennent qu’ils ne visent aucune exhaustivité. Se situant dans une approche de « sociologie historique du politique », les auteurs cherchent à mettre en évidence les « moments de crise-et parfois de rupture-…symptômes d’une grave remise en cause du pacte social tunisien, c’est-à-dire d’un compromis implicite centré sur l’engagement de l’Etat à favoriser de la population à un certain bien-être matériel en échange de l’allégeance et de la passivité politiques. » Cette approche conduit à analyser les éléments constitutifs du pacte social de la Tunisie, ainsi que les crises qui ont conduit à des ajustements ou évolutions. Elle explique la partition de l’ouvrage en trois parties : la période du Président Bourguiba (1956-1987), le bénalisme (1987-2011), et la période ouverte en 2011.

Avant de commencer leur démonstration, les auteurs brossent un rapide tableau de la période beylical sous tutelle ottomane, avec notamment le pacte fondamental de 1857, la constitution de 1861, les tentatives de réformes administratives du ministre Khayr ED-Din, l’arrivée des troupes françaises en avril 1881, le traité du Bardo du 12 mai 1881, la convention de la Marsa du 8 juin 1883, les conditions de fonctionnement du protectorat, la création en 1946 de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) qui va agir de concert avec le Néo-Destour dans la lutte pour l’indépendance.

Les auteurs accordent plus d’importance à la rivalité entre Habib Bourguiba, président du Néo-Destour, et son secrétaire général Salah Ben Youssef qu’à la lutte pour l’indépendance, ou qu’à la fin de la dynastie beylicale. Il est étonnant de reléguer au second plan le combat contre la puissance protectrice, même si sa durée et son intensité ont été moins importants que d’autres luttes nationales.

Le premier défend « un projet politique imprégné des normes et des valeurs instrumentales occidentales, des idées de progrès, de rationalité et de modernisation. » Inspiré par le nassérisme naissant, Salah Ben Youssef voulait « placer le combat pour la libération dans le cadre de la lutte impliquant les trois pays du Maghreb…devant déboucher sur une renaissance du monde arabe. » Cette crise qui va s’étaler de 1955 à l’assassinat de Salah Ben Youssef en 1961, constitue, pour les auteurs le premier marqueur de la Tunisie indépendante, « la matrice du régime du régime autoritaire bourguibien ». Les auteurs passent également sous silence la « crise de Bizerte », avec la prise d’assaut par des manifestants de la base navale française.

Les auteurs présentent les éléments constitutifs du « réformisme autoritaire (1956-169) » du président Bourguiba : l’instauration d’un régime présidentiel, le code de la famille (interdiction de la polygamie, institution du divorce judiciaire, abolition de la répudiation unilatérale, instauration d’un âge minimum au mariage, réforme du droit successoral), la réforme de la propriété foncière qui remet en cause l’institution religieuse des habous…Dans sa volonté de sécularisation de la Tunisie, nombreux sont ceux qui gardent en mémoire les images du président apparaissant à la télévision en plein ramadan en train de manger.

La Tunisie est un pays avec des ressources naturelles modestes : certaines cultures comme l’olivier, la vigne ou l’alpha, l’exploitation des phosphates, du pétrole en quantités limitées par rapport aux potentialités des voisins… Rien de caractéristique ! Partant de ce constat, le président Habib Bourguiba va consacrer toutes les capacités d’investissement du pays sur le capital humain, sur les infrastructures d’éducation et de santé, refusant les dépenses militaires et somptuaires. Il nationalise les entreprises françaises concessionnaires des infrastructures, ainsi que les terres détenues par les colons…Le départ des entrepreneurs et agriculteurs français, et leur non remplacement par des tunisiens entraine une chute de l’investissement ; la tunisification va logiquement conduire, sous la direction d’Ahmed Ben Salah, à une implication de plus en plus grande de l’Etat et à un développement d’un « corporatisme d’Etat ».

La tentative en 1969 de généraliser le système des coopératives à l’ensemble du commerce et de l’agriculture va entrainer une crise sociale d’une gravité telle qu’elle contraint le président à limoger Ahmed Ben Salah, et à le faire condamner à dix ans de travaux forcés. S’ouvre alors l’ère de la libéralisation de l’économie tunisienne sous l’impulsion d’Hédi Nouira. En dix ans, il va révolutionner le pays en acclimatant l’économie de marché et l’ouverture au commerce mondial. La Tunisie va connaître une croissance économique continue de plus de 5% par an. La Tunisie va connaître ses trente glorieuses !

Quelques exemples.

En 1994, le pays compte 4 200 écoles primaires contre 121 en 1957, ce qui signifie la création pendant trente ans de plus d’une centaine d’écoles par an. En 1994, 85 institutions universitaires forment 100 000 étudiants, 40 fois plus qu’au lendemain de l’indépendance. Au cours de cette période, chaque année enregistre la mise en chantier annuelle de quatre hôpitaux. Le nombre de médecins a été multiplié par dix.

Ce modèle économique va entrainer une amélioration constante du niveau de vie, et la constitution d’une classe moyenne confortée par la libération de la femme et un début de sécularisation de la société.

Mais, malgré quelques avancées sur la décennie 1970 (la création du mouvement des démocrates socialistes-MDS-, de la ligue des tunisienne de défense des droits de l’homme tunisienne-LTDH-, la montée en puissance de l’association islamique…), le régime ne se démocratise pas ; ces années sont marquées par l’affirmation du courant libéral conduit par Ahmed Mestiri, et les manœuvres du pouvoir pour le marginaliser, mais également par l’émergence du courant islamique emmené par Abdelfattah Mourou et Rached Ghanouchi.

La révision constitutionnelle de mars 1975 installe la présidence à vie, et fait du premier ministre, également secrétaire général du parti unique le successeur désigné du président. Mais la libéralisation économique se poursuit, et la dynamique de croissance engagée va faire de la Tunisie un modèle de développement économique.

Les auteurs présentent de manière détaillée les années 1980-1987 qui «…sont celles d’une crise multiforme aigüe, alimentée par la quasi-absence de formes institutionnalisées de contestation politique et par les luttes pour la succession…d’un Bourguiba malade et lucide seulement quelques heures par jour» : le jeudi noir de 1978, le « coup » de Gafsa, l’affirmation politique du mouvement de la tendance islamique (MTI), la reconnaissance du MDS, les émeutes du pain de 1983-1984, « la confrontation permanente entre le gouvernement et l’UGTT », la montée en puissance de Ben Ali à partir de 1985, la crise économique et les plans d’ajustement structurel à partir de 1986, et la déposition du combattant suprême par Ben Ali…

Le climat délétère et l’impossibilité du régime à se réformer et se démocratiser progressivement vont conduire au « coup d’Etat médical » du 7 novembre 1987. Selon les auteurs, « il survient au moment où l’appareil militaire du MTI, disposant de relais dans la police et l’armée, y compris parmi les hauts gradés et les officiers supérieurs, s’apprêtait à tenter un coup de force, le 8 novembre, pour renverser Bourguiba (Geisser et Gobe, 2008, p .379). »

Les instigateurs du coup de force faisant partie du sérail, il ne s’agit pas d’un changement de régime, mais de l’accession d’un nouveau président. Pour rassurer, le nouveau pouvoir fait quelques gestes de libéralisation : libération des prisonniers politiques, amnistie des délits de presse, remplacement de la présidence à vie par la quinquennat, suppression de la cour de sureté de l’Etat…au point que certains n’hésitent à qualifier la période en disant qu’il flotte un air de jasmin…mais les élections présidentielle et législatives d’avril 1989 vont donner les pleins pouvoirs à Ben Ali.

Il va alors s’attaquer au MTI transformé entre temps en Harakat Ennhada, mouvement de la renaissance ; la répression est terrible, sans concession, au point que Rached Ghannouchi n’hésite pas à parler de « la folie meurtrière du régime », et de 30 000 personnes arrêtées.

Larbi Chouikha et Éric Gobe présentent de manière détaillée les différentes étapes du régime dans ses dérives autoritaires : la mise sous tutelle de la LTDH, la mise en place d’ »une gouvernance technocratique et néo patrimoniale », le développement de l’appareil policier ( 50 000 policiers et 60 000 auxiliaires, le tout s’inscrivant dans un maillage territorial de 8 000 cellules auxquelles s’ajoutent 2 000 sections professionnelles), la mobilisation de l’UGTT et de l’UTICA, le patronat, en soutien du régime, la prédation de plus en plus active de la belle famille (le total des avoirs saisi en 2011 est évalué au quart du PIB de cette année)…

Au fil des années, et notamment avec l’arrivée de la seconde épouse, Leila Trabelsi, le régime évolue. « Si le système politique instauré par le président Bourguiba était sous-tendu par un projet de société modernisateur et par la volonté démesurée de faire advenir un « citoyen tunisien nouveau », le régime de Ben Ali visait principalement à transformer le pouvoir en un instrument d’accumulation de richesses économiques au profit d’une famille et d’un clan. Les auteurs décrivent avec brio cette « nouvelle bourgeoisie insérée », ce « capitalisme des copains », et font une analyse critique des succès économiques du pays.

Suit une présentation des dissidences et de la contestation sociale qui vont conduire à la chute du régime : l’émergence de nouveaux piliers de dissidence, les mobilisations du bassin minier de Gafsa de 2008, prélude du soulèvement de Sidi Bouzid et de la révolution, le rôle actif des réseaux sociaux, les cafouillages d’un régime qui avait perdu le contact avec sa population.

Même si les auteurs ont bien conscience de la difficulté de présenter et interpréter des événements récents, ils rapportent les faits de manière précise et les interprètent de façon circonstanciée. Ainsi, ils n’hésitent pas à relativiser les accords qui auraient été passés entre les élites politiques pour trouver un consensus susceptible de préserver les intérêts de chacune des parties prenantes.

Comme toujours en pareille situation, certains éléments proches du président déchu cherchent dans le cadre de la légalité constitutionnelle de sauver ce qui peut l’être, mais comme toujours, cela ne dure pas longtemps. Au bout de six semaines, Mohamed Ghannouchi démissionne. Lui succède Béji Caïd Essebsi, figure historique du bourguibisme. A 85 ans, en père protecteur de la Nation, il va assurer le pouvoir jusqu’aux élections du 23 octobre 2011 qui voient la victoire d’Ennhadha à la constituante. Un accord permet de stabiliser la situation institutionnelle, une troïka se répartissant le pouvoir : la direction du gouvernement à Ennhadha , la présidence de la République à Moncef Marzouki et celle de l’assemblée constituante à Mustapha Ben Jaafar.

Les faiblesses, voire les incompétences humaines du gouvernement à dominante islamique va aggraver la crise économique et l’insécurité. Alors que la Tunisie est sur le point de plonger dans le chaos, un sursaut national, un instinct de survie des élites conduit au compromis constitutionnel. Le texte est adopté le 26 janvier 2014, est remarquable à plus d’un titre. Le préambule dispose que le pays a « un régime républicain démocratique et participatif dans le cadre d'un Etat civil et gouverné par le droit et dans lequel la souveraineté appartient au peuple qui l'exerce sur la base de l'alternance pacifique à travers des élections libres, et du principe de la séparation et de l'équilibre des pouvoirs ».

Certes, le premier article précise que l’islam est la religion de la Tunisie, mais il n’est nullement fait référence à la charia. La loi islamique n'est pas mentionnée comme source de droit, et le second article vient préciser que « La Tunisie est un Etat à caractère civil, basé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et la primauté du droit. Il n'est pas permis d'amender cet article. » Plus, l’article 6 reconnait les libertés de croyance et de conscience, ce qui exclut la pénalisation des atteintes au sacré.

Tous les droits fondamentaux sont garantis : l'égalité des citoyens et citoyennes, le droit à la vie, la protection de la dignité de la personne, l'interdiction de la torture, le droit à la vie privée et à la confidentialité des correspondances, des communications et des données personnelles, la présomption d'innocence et le droit à un procès équitable, les libertés d’opinion, de pensée, d’expression, d’information et de publication, le droit d’accès à l’information et aux réseaux de communication, la liberté de constitution des partis politiques, des syndicats et des associations, le droit syndical, la liberté de rassemblement et de manifestation pacifiques...Toutes les libertés individuelles et collectives sont protégées d’autant que la précaution est prise de prévoir qu’aucun amendement constitutionnel ne peut toucher les acquis en matière de droits et libertés.

Ce texte apparaitra avec le temps comme un texte aussi fondateur que le préambule de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776, ou la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

L'article 46, consacre les droits des femmes, et protège les acquis de la femme, le principe de parité et la lutte contre les violences faites aux femmes.

Premières déclinaisons de cette constitution, les élections législatives du 26 octobre 2014, puis l’élection présidentielle des 23 novembre et 26 octobre 2014, toutes deux conduites dans des conditions démocratiques incontestables. Cela va conduire à la victoire du parti Nidaa Tounes dont le président Béji Caïd Essebsi (BCE) remporte la présidentielle face à Moncef Marzouki.

Comment expliquer un tel résultat ?

Certes, a été fondamental le rôle de la société civile, et notamment du syndicat UGTT, ou des blogueurs comme Amira Yahyaoui. Cela s’explique aussi par l’histoire de la Tunisie. Mais, l’explication réside surtout dans le modèle de développement initié par le Président Habib Bourguiba en 1960. C’est cette société civile qui va constituer le fer de lance de la révolution, et le rempart contre tous les extrémismes.

Après avoir montré la voie du développement économique, la Tunisie montre aujourd’hui le chemin de la démocratie. Il y a une véritable exception tunisienne !

Maintenant, il lui faut gagner le pari du développement économique et de l’emploi, dans un contexte sécuritaire tendu. Pour mieux comprendre la Tunisie, et sa riche vie politique, je vous invite à lire le livre de Chaouikha et Gobe, de préférence lors de vacances sur les plages tunisiennes. Vous aurez ainsi la possibilité d’aider économiquement et moralement le pays.

 

Dov ZERAH

Dimanche 13 septembre 2015

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