Langues:
Rejoignez-nous sur :
Se connecter S'inscrire Nous contacter Qui sommes-nous ? Nos mécènes
Accueil Le coin des livres L’Afrique est-elle si bien partie ?

L’Afrique est-elle si bien partie ?

Sylvie BRUNEL
Sam. 06 décembre 2014

« L’Afrique est-elle si bien partie ? »

 

Depuis quelques années, l’afroptimisme a pris le pas sur l’indifférence à l’égard de ce continent, ou sur l’afropessimisme. Les titres, qualificatifs et superlatifs ne cessent de fleurir. L’Afrique est devenue la coqueluche des responsables, des observateurs, des économistes, des investisseurs…et surtout de tous ceux qui avaient oublié l’Afrique pendant quinze ans, attirés par les lumières de l’Asie. Elle rapporte les formules du banquier Lionel ZINSOU : « maîtrise des raretés », « les trente glorieuses »…, mais rappelle les prophéties de René DUMONT écrites, en 1962, dans son livre « l’Afrique était mal partie ».

 

Sylvie BRUNEL va critiquer cet excès d’optimisme. Tout en détaillant les signes caractéristiques de ce renouveau africain, elle analyse les limites de ce mouvement, et présente les défis auxquels est confronté le continent.

 

Les principaux indicateurs de ce regain d’intérêt pour le continent noir sont nombreux.

 

Depuis 2004-2005, l’Afrique connait une exceptionnelle croissance de plus de 5 %, contre 2,6% dans les années 80 et 2,3% dans les années 90. Ce mouvement est un effet d’aubaine, le résultat des effets positifs du renchérissement des prix des matières premières. L’Afrique continue à faire reposer sa croissance sur une économie essentiellement extravertie, fortement exportatrice de matières premières brutes, sans véritable transformation locale. Ses autres sources de revenus sont les transferts des migrants, l'aide internationale, et depuis peu les investissements directs étrangers.

 

Depuis 1994, la dette africaine par rapport à son PIB a été divisée par 4 (20% en 2010), et le service de la dette par trois, pour ne plus représenter en 2010 que 5% des exportations. Cet exceptionnel mouvement de désendettement a conforté les sévères politiques d’ajustement structurel, et constitue une des clés du succès macroéconomique.

 

Pour Sylvie BRUNEL, l’Afrique est « l’épicentre de la générosité internationale » avec 55 Mds€ d’aide publique au développement, mais le réceptacle des investissements directs étrangers, avec 80 Mds€ en 2014. Elle n’hésite pas à critiquer les professionnels de la commisération, les illusions du microcrédit, les spécialistes de la misère humaine, et a le courage de dénoncer les ressorts des famines.

 

L’Afrique représente pour les pays industrialisés et notamment pour les émergents une source de matières premières (95% du platine mondial, 75% du phosphate, 50% du cobalt…), de nouveaux marchés et de nouvelles opportunités de développement. Sylvie BRUNEL analyse les convoitises internationales, la présence française, la Chinafrique, l’Obamafrique, l’Europe « …devenue une super ONG »…L'attitude de certaines puissances, moins exigeantes en matière de gouvernance, et leurs fortes demandes en matières premières  ne sont pas sans risques, car ils ont tendance à renforcer le caractère déjà très extraverti des économies africaines. Pour Sylvie BRUNEL, les 3M, marchands, militaires et missionnaires «…qui faisaient les beaux jours de la colonisation continuent de prospérer activement le continent. »

 

Par leurs excès, certaines critiques atteignent leurs limites, mais le débat est lancé. Tout en ayant inventé le concept de démocrature, Sylvie BRUNEL ne donne pas la solution miracle pour démocratiser les régimes africains, supprimer la corruption… De même, il est difficile de critiquer simultanément les interventions des puissances étrangères, et reprocher à certains pays de composer avec les pouvoirs en place. Il est difficile de trancher entre interventionnisme et non-ingérence !

 

Sylvie BRUNEL a raison de poser la question fondamentale : ce mouvement de croissance est-il durable ? Cette croissance va-t-elle se traduire par un développement pérenne ? Ce livre très documenté et rempli d’analyses s’attache à montrer les voies et moyens pour transformer l’essai de cette décennie de croissance

 

Sylvie BRUNEL présente « l’Afrique de la misère », « l’Afrique de l’exotisme », « l’Afrique émergente », les « 50 Afriques »… Sylvie BRUNEL s’interroge sur les causes du mal-développement africain, et n’occulte aucun sujet, les régimes autoritaires, la corruption, l’esclavage, le statut de la femme, les crimes rituels, les croyances populaires, la pauvreté ordinaire des campagnes, l’ignorance, les désillusions, les trois B (Barrages, Bakchichs, Brigands)... Elle est tellement passionnée de l’Afrique, des Afriques, qu’elle se laisse guider par sa plume et écrit des affirmations ni démontrées, ni étayées. Mais le rythme donné au livre entraine le lecteur, le pousse à dévorer les raisonnements même s’ils sont plusieurs fois répétés, et dans un ordre pas toujours évident.

 

Sylvie BRUNEL démontre en quoi les inégalités entre les pays, et celles internes à chaque pays constituent un frein au développement durable. Elle présente les dix pays les plus riches, les vingt-sept pays les plus pauvres et le dix-sept pays à revenu intermédiaire.

 

Elle insiste sur la faillite humaine et les nombreux indicateurs en la matière : l’espérance de vie, la mortalité infantile, les épidémies, l’analphabétisme...

 

Sylvie BRUNEL développe le défi de l’urbanisation. D’ici à 2050, l’Afrique va être confrontée à une croissance démographique sans précédent. Peuplée d'un peu plus de 227 millions d'habitants en 1950, soit environ 10% de l'humanité, l'Afrique a franchi en 2010 le seuil du milliard d'habitants, soit 15% de l'humanité, et devrait doubler sa population en 40 ans pour atteindre les deux milliards en 2050, soit plus de 20% de la population mondiale.

 

La population urbaine de l'Afrique passera de 414 millions en 2011 à plus d'1,2 milliards en 2050, faisant évoluer le taux d'urbanisation de 40 à 60%. En 2025, Lagos ou Kinshasa pourraient devancer en taille les villes de Pékin, Rio ou encore Los Angeles, et dix des vingt premières villes africaines devraient dépasser les 10 millions d'habitants.

 

Le sous-continent s'apprête à accueillir à partir des années 2030 environ 27 millions de jeunes actifs supplémentaires chaque année. Ce défi de la jeunesse, et les défis pour nourrir, approvisionner, loger, éclairer, transporter, soigner, éduquer les futurs citoyens de l'Afrique, mettent les systèmes économiques et politiques africains sous pression, et font peser sur eux des contraintes qui sont autant de menaces pour le maintien d'un développement pérenne de l'Afrique, qui risque de devenir une zone de très fortes instabilités.

 

La plupart des sociologues s'accordent pour souligner l'incroyable potentiel de violence que constitue pour l'Afrique le double phénomène de l'urbanisation et d'une jeunesse majoritaire délaissée.

 

Même si le secteur informel permet à de nombreuses populations de subsister, voire de survivre, Sylvie BRUNEL montre qu’il ne peut constituer un mode pérenne de développement, et son extension ne ferait qu’accroître la marginalisation de l’économie africaine dans le concert international.

 

Sylvie BRUNEL insiste, à juste titre, sur l’autosuffisance alimentaire, indispensable pour écarter le risque malthusien, et possible compte tenu des énormes moyens du continent. L'impérieuse nécessité de pouvoir nourrir cette population en forte croissance crée de fortes tensions sur la ressource et faire de la question agricole et foncière un sujet capital. Même si elle aborde le sujet sous de nombreuses facettes, il manque néanmoins les problématiques de l’impact sur l’agriculture africaine des subventions agricoles des pays riches, les conditions de sa mécanisation, le recours aux organismes génétiquement modifiés (OGM).

 

Sylvie BRUNEL aurait dû détailler un peu plus le chemin stratégique que devrait emprunter l’Afrique, notamment pour le développement du potentiel humain africain qui n’est pas à la hauteur des enjeux de son développement : les travailleurs qualifiés ne représentent que 4 % de la population active, mais constituent 40% des migrants. L’Afrique devrait se souvenir que « l’Asie avait misé sur l’éducation et la qualification. » L’Afrique devrait s’inspirer de la stratégie de développement du Président Bourguiba va consacrer toutes les capacités d’investissement du pays sur le capital humain, sur les infrastructures d’éducation et de santé, refusant les dépenses militaires et somptuaires.

 

Sylvie BRUNEL ne fait pas l’impasse sur le Djihadistan, l’arc de crise sahélien, le ventre mou centrafricain et congolais. Elle insiste sur le risque occasionné par la perspective de remettre en cause les frontières héritées de la colonisation. Elle développe la nécessité de désenclaver certaines zones africaines, et d’accentuer les efforts dans les transports : routes et voies ferrées sont indispensables pour créer de l'activité, désenclaver les zones de production agricole (acheminer aide alimentaire, engrais, semences et machines, et faire sortir les productions), desservir les futurs ensembles urbains...

 

Malgré ce prodigieux et rapide mouvement de croissance africaine, le PIB africain ne représente que 1,6% du PIB mondial (4,5% en termes de parité de pouvoir d’achat), et trois pays, l’Afrique du sud, l’Egypte et le Nigéria représentent à eux seul la moitié de ce PIB. Le monde est toujours articulé autour de trois blocs : l’Amérique du Nord, l’Asie, et l’Europe. L’Afrique est encore à l’écart de ce monde globalisé. Depuis quelques années, la marginalisation semble écartée, et la pleine intégration du sous-continent est indispensable pour relever les immenses défis auquel il doit faire face.

 

Sylvie BRUNEL pousse un cri d’alarme à destination de la communauté internationale pour que ses convoitises n’occultent pas les drames humains de la pauvreté, des épidémies, de la marginalisation…Un livre à lire impérativement pour comprendre l’Afrique d’aujourd’hui, ses handicaps, ses potentialités, ses risques. Un très riche livre pour appréhender ses défis : l’accroissement de la productivité agricole, l’éducation et la formation, l’eau, le changement climatique, la bonne gouvernance...

 

Dov ZERAH

dimanche 7 décembre 2014

Partagez avec vos amis :