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L’AFRIQUE POUR LES NULS

Jean-Joseph BOILLOT et Rahmane IDRISSA
Mer. 20 juillet 2016

Depuis quelques années, l’afro-optimisme a pris le pas sur l’indifférence à l’égard de ce continent, ou sur l’afro-pessimisme. Les titres, qualificatifs et superlatifs ne cessent de fleuri : « L’Afrique qui gagne », « L’Afrique en émergence », « La revanche de l’Afrique », « L’Afrique, eldorado du XXIème siècle », le grenier potentiel du monde, le futur atelier du monde, l’émergence du made in Africa

L’Afrique est devenue la coqueluche des responsables, des observateurs, des économistes, des investisseurs…et surtout de tous ceux qui avaient oublié l’Afrique pendant quinze ans, attirés par les lumières de l’Asie.

Dans ce contexte, s’impose un livre ayant pour objectif de faire découvrir l’Afrique aux nuls.

En commençant un ouvrage avec un tel titre, vous pouvez vous attendre à des présentations élémentaires, des commentaires basiques. Très vite, vous allez vous allez vous apercevoir qu’il n’en est rien. Bien au contraire ! Il s’agit de 342 pages hors annexes très documentés, parcourant l’Afrique, les Afriques à travers les âges, de la préhistoire à nos jours, les territoires, les cultures…Il est sûr que les nuls découvriront et apprendront tout ce qu’il faut sur ce continent, mais ce livre sera également utile pour tout candidat à l’émission télévisée « questions pour un champion ».

Une des premières questions qui se posent est celle du champ géographique couvert, et plus particulièrement si le Machrek, l’Afrique arabe, est concerné par le travail. Même si les deux auteurs, Jean-Joseph BOILLOT et Rahmane IDRISSA, la prennent en considération dans leurs textes, tableaux et cartes, elle est insuffisamment présentée, voire oubliée. Aucune mention de l’histoire pourtant très riche de pays comme l’Egypte ou le Maroc, des conquêtes romaine, arabe, turque, anglaise, française, italienne, des guerres d’indépendance, de personnages emblématiques comme Ben Bella, Bourguiba, Boumediene, roi Farouk, roi Hassan II, Kadhafi, la Kahena, roi Mohamed V, roi Mohamed VI, Nasser, Sadate…L’oubli le plus criant est celui de Scipion l’africain !

Ce positionnement est pourtant annoncé dès les premiers mots « le continent « noir », et avec un sympathique parti pris africaniste avec cette considération hyper flatteuse et prometteuse : « …force est de reconnaître que l’Afrique émerge comme un des géants du XXIème siècle. La puissance du nombre bien sûr, puisque 40% de la population mondiale sera africaine d’ici à la fin du siècle. Mais aussi puissance du soft power, puisque les cultures, les langues, mais aussi la littérature, l’art contemporain, le design et bien sûr la musique jaillissent d’Afrique comme autant de sources pour le reste du monde… » Fermez le ban ! Rien que cela ! Les auteurs donnent parfois l’impression de se laisser guider par leur plume…A telle enseigne, cette conviction : « Demain, tout le monde saura que la charte du Manden est peut être la première déclaration des droits de l’homme, composée vers 1236 lors de l’intronisation du souverain Soundiata Keita à la tête du Mali… »

Pour éviter d’oublier un seul sujet, les auteurs procèdent méthodiquement, méticuleusement, et abordent les problématiques du continent en six parties :

-         L’espace africain : entre la main de la nature et la main de l’homme

-         La main de l’histoire

-         Culture et société

-         Economie : le marché frontière africain

-         Géopolitique : le grand jeu africain

-         La partie des Dix

Le plan du livre correspond à une vision, une conception des deux auteurs : « elle part du plus fondamental, l’espace, pour ensuite remonter des couches historiques vers la société, avant d’aborder l’économie et la tête immergée de l’Afrique à l’échelle mondiale. »

Avec ces titres, on découvre dès le début que les auteurs ont le sens de la formule, et ils l’utiliseront, voire en abuseront, avec un certain bonheur.

La première partie consacrée à l’œuvre de la nature et celle de l’homme, même si ce dernier chapitre est quelque peu artificiel par rapport à la deuxième partie consacrée à la main de l’histoire, qui n’est rien d’autre que celle de l’homme !

La description des grandes zones géographiques permet de comprendre que «  …l’Afrique est le continent du paradoxe des extrêmes… » La nature est présentée, mais également mise à l’index avec une formule sans appel, «  la géologie, un scandale de la nature ». Les auteurs considèrent que s’est abattue sur le continent la malédiction des matières premières, source de toutes les convoitises, objectif de toutes les conquêtes. Cette richesse est également source d’une grande dépendance, quand pour un pays comme la Zambie, il « …dépend à 60% de ses ventes de cuivre et de cobalt. »

Il est dommage, particulièrement pour cette partie géographique, que le livre ne contienne pas plus de cartes, notamment en couleurs.

Les relief et climat sont présentés de manière imagée : « la diagonale …qui va d’Asmara, en Erythrée, à Luanda, en Angola. », « la fameuse diagonale du vide …des principaux conflits puisqu’elle traverse le Soudan, le Congo RDC et l’Angola… », « …la droite du vide, celle du terrorisme islamiste, qui relie la Mauritanie à la Somalie sur toute la bande du Sahara… », « zèbre climatique…la mosaïque africaine tend à épouser la robe d’un zèbre avec les rayures horizontales de six types climatiques… » Au fil des présentations, l’eau apparait comme le premier facteur de différenciation spatiale et humaine de l’Afrique.

On aurait aimé avoir des encadrés spécifiques sur les fleuves, et pas seulement le Nil, les animaux, les arbres, les fleurs, les fruits…, avec des photos en couleurs pour apprécier ces diversités africaines.

Le chapitre improprement dénommé «  la main de l’homme » porte sur la naissance de l’homo sapiens en Afrique, la mosaïque des peuples et des langues, le géant démographique du XXIème siècle, les migrations, et l’urbanisation.

Les auteurs rapportent les travaux de chercheurs de Berkeley qui en 1987 qui « …reconstituent l’arbre généalogique des populations des cinq continents et trouvent dans l’ADN mitochondrial transmis par les mères une ancêtre commune qui serait née en Afrique, il y a 200 000 ans environ. » L’Afrique serait ainsi le berceau de l’humanité.

Mais l’Afrique, avec 1 500 à 2 000 langues et ethnies n’est pas une, ce qui conduit les auteurs à s’engager dans une présentation très intéressante, même si elle n’est pas exhaustive.

Ensuite les auteurs posent la question : « »Bombe « P » ou simple transition démographique ? »

La croissance démographique que va connaître l’Afrique d’ici à 2050, est unique dans l'histoire. Peuplée d'un peu plus de 227 millions d'habitants en 1950, soit environ 10% de l'humanité, l'Afrique a franchi en 2010 le seuil du milliard d'habitants, soit 15% de l'humanité, et devrait doubler sa population en 40 ans pour atteindre les deux milliards en 2050, soit plus de 20% de la population mondiale. Cette population sera une population de jeunes : le sous-continent s'apprête à accueillir à partir des années 2030 environ 27 millions de jeunes actifs supplémentaires chaque année.

L'impérieuse nécessité de pouvoir nourrir cette population en forte croissance devrait s'accompagner de fortes tensions sur la ressource et faire de la question agricole et foncière, plus encore que par le passé, un sujet capital. Il est grand temps que la communauté internationale aborde franchement et honnêtement le sujet des subventions agricoles et des distorsions qu’elles occasionnent sur certaines spéculations comme le coton.

Selon l’ONU, la population urbaine de l'Afrique passera ainsi de 414 millions en 2011 à plus d'1,2 milliards en 2050, faisant évoluer le taux d'urbanisation de 40 à 60%, soit une augmentation de 50% en moins de 40 ans. En 2010, le rapport de l'ONU sur les villes africaines estimait qu'en 2025, Lagos ou Kinshasa pourraient devancer en taille les villes de Pékin, Rio ou encore Los Angeles. En 2025, dix des vingt premières villes africaines devraient dépasser les 10 millions d'habitants, Luanda atteignant les 30 millions.

L'accueil de cette  population bientôt à majorité urbaine suppose également un effort continu dans le domaine des infrastructures nécessaires pour approvisionner, loger, éclairer, transporter, soigner, les futurs citoyens de l'Afrique, ce qui suppose des investissements considérables à la fois pour maintenir en état les équipements existants mais aussi augmenter significativement les capacités installées. Ce défi est d'autant plus important qu'aujourd'hui déjà, le manque d'infrastructures reste criant, amputant, selon des estimations, la croissance en Afrique sub-saharienne de 2% par an en moyenne.

La deuxième partie, en cinq chapitres et 74 pages, aborde l’histoire, les histoires de l’Afrique depuis 2 500 avant notre ère : Koush et Kemet , les deux jumeaux du Nil ; Makeda, la reine d’Axoum, mais également reine de Saba ; le serpent d’ébène ; les murailles de Zimbabwe ; le Monomotapa ; l’empire du Mali ; Soundiata ; l’empire Songhay ; le jour de la pierre noire ; le Kanem-Bornou ; l’Abyssinie ; les royaumes lacustres ; Bunyoro ; le Bouganda ; les Etats Haoussa ; l’entrée en scène des Bambara ; la traite négrière ; le Dahomey : puissance négrière ; l’émergence de Madagascar ; Radama l’unificateur ; aux origines de l’Afrique du Sud ; Sokoto, Hamdallaye, Bandiagara ; le Macina ; Samory et Rabah ; Zemene Mesafint ; Tewodros II ; Ménélik II, l’homme d’Adoua ; Mutesa et le marchand de perles ; Bula Matari ; les indépendances… Cette liste ne retrace pas tous les sujets abordés par les auteurs, mais elle dénote la richesse des informations rapportées dans le livre, et constituent une formidable invitation à la lecture, à la découverte.

On ne peut que regretter la faiblesse, voire l’inexistence des développements sur les empires allemand, anglais, belge, espagnol, français, italien, portugais, leurs origines, leurs organisations…De même, les soixante années depuis la première indépendance sont présentées trop rapidement, et donnent inéluctablement à des raccourcis caricaturaux, comme ceux sur « une sonate africaine : le plan de Lagos », « le couac néolibéral », « Sursis des dictatures », « les dictatures craquent ! », ou les responsabilités dans le génocide rwandais…

L’intérêt de ces développements est de démontrer qu’il n’y a jamais eu une seule Afrique politique, que la Africains n’ont jamais vécu sous le même régime politique, sous la même organisation administrative…A la différence des Européens qui ont connu des pouvoirs unificateurs, comme l’Empire grec, l’Empire romain, Charlemagne, Napoléon, ou à l’extrême Hitler…Ces périodes de pouvoir politique centralisé sur l’ensemble du continent autorisent à parler d’homme européen, de valeurs communes, ou de contrat social commun, peuvent conduire à qualifier les deux guerres mondiales de guerres civiles, et justifient le processus d’intégration engagé il y a maintenant plus de soixante-dix ans. Il n’en est rien en Afrique. Si l’on prend les grandes catégories d’Africains, l’Africain du sud, celui de l’Afrique occidentale, celui de l’Afrique équatoriale, l’Africain de l’est ou l’Africain du nord, ils n’ont jamais vaincu sous le même système politique. Il n’y a pas d’homme africain, et l’existence d’un homme européen ne constitue pas pour autant une justification de l’existence d’un homme africain…

Le mouvement panafricain est récent, et a été principalement créé en réaction aux Empires, dans une démarche ; la volonté de décolonisation a été son élément fédérateur. Mais une fois les indépendances obtenues, la panafricanisme a beaucoup de mal à s’affirmer, même à l’occasion des crises africaines. On le constate à l’occasion de la constitution de troupes de maintien de la paix sous la houlette des Nations-Unies, lorsqu’il est régulièrement fait appel à des troupes venues d’autres continents. Corrélativement, tous les mouvements d’intégration régionale sont circonscrits à l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique équatoriale et centrale, l’Afrique australe ou l’Afrique de l’Est.

La troisième partie, dénommée « Culture et société » porte sur des sujets très divers : ethnies, familles, terroirs, société en transition, philosophie et politique de l’équilibre, démocratie sous tension, l’Afrique au fil des jours ou au quotidien, le verbe et la lettre avec les littératures d’Afrique…, une sorte de catalogue « à la Prévert » qui donne lieu inéluctablement à des redondances, notamment sur la démographie, les villes, les difficultés d’implantation de la démocratie…On a parfois l’impression que le livre a été écrit à quatre mains, sans parfaite coordination. Cela est néanmoins accessoire au regard de la formidable diversité des informations délivrées.

Les auteurs abordent à nouveau certaines des problématiques relatives aux tribus. Ils insistent à juste titre sur le rôle essentiel joué par le clan, la tribu, la famille dans la résilience de la société africaine. On aurait aimé plus de détails sur cette spécificité africaine, avec une présentation plus détaillée de tribus comme les Bamilékés et leurs systèmes de tontine, les Massaï, les Sarakolé et leurs pratiques éducatives…

De manière un peu trop succincte, on découvre certaines habitudes culinaires, vestimentaires, religieuses comme l’excision (mais, il est dommage qu’aucune indication ne soit donnée sur les pratiques du bois sacré, le culte vaudou, les pratiques malgaches…) On aurait pu s’attendre à une description des masques africians…

Le dernier chapitre de cette troisième partie sur les littératures africaines est tellement court qu’il en est décevant, car il n’aborde pas les formes orales avec les griots, les poètes africains…

La quatrième partie porte sur l’économie avec un titre « le marché frontière africain » difficilement compréhensible.

Au début des années soixante, au moment des indépendances, on disait souvent « l’Afrique est bien partie, l’Asie aura du mal à décoller ». Ce jugement reposait sur le fait que l’Asie semblait durablement handicapée par ses populations, alors que l’Afrique avec toutes ses ressources et les structures laissées par les puissances coloniales avait tous les moyens de bien s’en sortir. On sait ce qu’il advint ! Cinquante plus tard, l’Asie s’est développée grâce au dividende démographique, la population se révélant être plus un atout qu’un handicap. De son côté, l’Afrique a connu un développement difficile notamment à cause des fortes variations des prix des matières premières, et notamment de la crise de 1988-1989, en grande partie occultée par les auteurs.

De même, les auteurs, dans leurs présentations de l’agriculture africaine ne présentent pas les spéculations, les cultures vivrières, les cultures de rente, les problématiques de la modernisation agricole, de l’organisation du monde agricole, les conséquences négatives des subventions accordées par les pays riches à leurs productions, les difficultés de la transformation agricole, notamment à cause du manque d’électricité…

Plus généralement, les sujets économiques traités sont : «  les mines d’or qui n’en sont pas toujours », « à la recherche d’une réelle industrialisation », « des services traditionnels aux services du XXIème siècle », «  la question du dividende démographique », « investir en Afrique »…

Il est dommage que les auteurs n’aient pas abordé les sujets monétaires, les avantages et inconvénients de la dévaluation comme politique d’ajustement, du refus de l’ajustement monétaire, ou de la zone franc…

La cinquième partie porte sur « géopolitique : le « grand jeu » africain. Les auteurs présentent les lignes de fissure, avec le terrorisme islamiste, les vicissitudes de la région des grands lacs, des cas particuliers comme ceux du Zimbabwe et de l’Angola. Ils présentent de manière détaillée les différentes diasporas africaines, ainsi que les échanges qu’elles ont avec le continent, tant du point de vue financier que culturel. Tout africain de la diaspora, quel que soit son lieu de résidence, a, dans ses contacts avec les membres de sa tribu ou de sa famille restés au pays, un rôle essentiel « d’apporteur de modernité ».

Enfin, les auteurs n’hésitent pas à présenter trois scénarii pour l’Afrique : « la balkanisation et dommages », de grands pôles régionaux face au monde », et la perspective « d’une union africaine ».

La sixième partie, dénommée la partie des dix. 63 pages passionnantes de présentation des « dix personnages clés de l’Afrique », « dix hauts lieux de l’Afrique », « dix événements clés de l’histoire de l’Afrique », « dix artistes ou personnalités de culture », et des « dix symboles de l’Afrique ».

Cette troisième partie apparait comme une sorte de voiture balai permettant d’avoir l’assurance que la quasi-totalité des sujets ont été abordés.

Livre passionnant que l’on peut lire par petits bouts, pas forcément dans la continuité des pages, et qui permet de découvrir l’Afrique, ou certains aspects africains, même si on croit la connaitre. 

 

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