Langues:
Rejoignez-nous sur :
Se connecter S'inscrire Nous contacter Qui sommes-nous ? Nos mécènes
Accueil Le coin des livres La scène de ce drame est le monde

La scène de ce drame est le monde

Michel CAMDESSUS
Dim. 05 octobre 2014

Michel CAMDESSUS vient de publier aux éditions Les Arènes un livre de souvenirs des treize années passées au Fonds monétaire international(FMI) de 1986 à 1999, comme directeur général. Le titre du livre est emprunté au prologue du Soulier de satin de Paul CLAUDEL « …l’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue, plusieurs lignes de montagnes séparées ne sont qu’un seul horizon… »

Après avoir longuement réfléchi, Il accepte, sur la recommandation du gouvernement français, de se porter candidat au poste, et s’interroge sur le sens de cette nouvelle mission, après avoir été directeur du Trésor et gouverneur de la Banque de France. La ligne directrice qu’il se fixe est de donner confiance. Certes, cela lui permet de répondre au cinquième paragraphe des statuts qui dispose de « donner confiance aux membres… ». Mais, cela correspond aussi à la densité de son équation personnelle très marquée par la foi chrétienne et forgée par les écrits d’Emmanuel Mounier et du père Teilhard de Chardin.

Cette orientation est d’autant plus cardinale qu’en réponse à Paul Ricœur qui lui dit « J’ai, enfin, l’occasion de rencontrer quelqu’un qui a l’expérience de la toute-puissance…c’est cela ce qui se vit au FMI… », il n’hésite pas à répondre «…mon expérience, à y regarder de près, est plutôt celle d’une fréquente et réelle impuissance… ». C’est un signe caractéristique de la très grande modestie et humilité d’un haut fonctionnaire qui a pourtant occupé les plus hauts postes de la République et du monde !

Ce livre de souvenirs est aussi marqué par l’intime conviction de la nécessité de l’approche multilatérale pour trouver des solutions aux grands problèmes économiques de notre monde ; « A un moment où l’on dénote …un repli sournois ou carrément affiché vers la conception westphalienne de la diplomatie, voire vers le chacun pour soi, j’ai le devoir de redire une fois de plus ma confiance dans l’approche multilatérale des problèmes mondiaux. »

Au fil des pages, des anecdotes, et de la présentation des problèmes et des recherches de solutions, Michel CAMDESSUS démontre un véritable tropisme pour les pays du Sud, et notamment pour l’Afrique sub-saharienne. « J’y ai trouvé une véritable illustration frappante de cette vérité que le pape Paul VI avait si bien exprimé à la tribune des Nations-Unies : « Le développement est désormais l’autre nom de la paix. » Un véritable programme pour les organisations multilatérales comme le FMI.

Michel CAMDESSUS va consacrer de nombreuses pages pour essayer de répondre à la question : » Que faire pour les plus pauvres ? » Il va démontrer qu’il est habité par cette urgente obligation alors que certains considèrent que cela ne relève pas des missions du FMI. Il rapporte les termes d’un extraordinaire entretien avec le secrétaire d’Etat américain George SCHULTZ qui n’hésite pas à lui dire : «  Vous aimez l’Afrique et vous êtes sensible à la situation des pays pauvres, nous n’allons pas vous le reprocher ; mais ne perdez pas votre temps avec eux pour pas grand-chose. Ils ne pèsent pas beaucoup dans les grands équilibres mondiaux. Laissez donc tout cela à la Banque mondiale et occupez-vous des grands sujets : nos déséquilibres budgétaire et extérieur ici, la stabilité des changes, bref, le G10 ! » Michel CAMDESSUS va démontrer qu’il est possible de s’occuper des grands problèmes auxquels doivent faire face les pays du G10, sans pour autant se désintéresser des problèmes qui assaillent les pays pauvres.

Pendant treize ans, il va répéter sa profession de foi : « …l’action conjointe de trois mains et non d’une seule : la main invisible du marché, certes, on n’a rien inventé de mieux pour l’ordinaire de la vie économique, mais les marchés peuvent se tromper et beaucoup de prédateurs s’y rencontrent ; il y faut la main régulatrice de l’Etat. Le marché, enfin, ne sait pas régler les problèmes de pauvreté ; il y faut donc aussi la main de la solidarité, capable d’introduire une indispensable gratuité dans les transactions économiques. »

Le traitement de la dette extérieure des pays les plus pauvres constitue la déclinaison la plus éclatante de cette préoccupation, d’autant que la baisse des cours des matières premières, principale source de revenus de ces pays, va rendre de plus en plus difficile le service de la dette pour ces pays. Aux tenants de la doctrine TINA, acronyme de la formule « There is no alternative », il va opposer un volontarisme patient et déterminé. Il va nous décrire le processus de création de la facilité renforcée d’ajustement structurel (Enhanced structural adjustment facility ESAF) avec Alassane OUATTARA, alors directeur Afrique du FMI et aujourd’hui Président de la République de Côte d’Ivoire. Tout démarre avec une scène intimiste, un petit déjeuner, un samedi matin, chez lui pour un remue-méninge avec Alassane OUATTARA, avec son épouse Brigitte, très présente tout au long de ses aventures. Sur ce cas particulier, la présentation des nombreuses négociations pour vaincre le scepticisme démontre ses énormes qualités de négociateur pour obtenir l’adhésion des membres du Fonds. Cette victoire est importante car elle permet au FMI de redevenir crédible pour soixante pays très pauvres, à un moment critique où le consensus de Washington relatif à l’impérieuse nécessité des plans d’ajustement structurel est incontournable pour sortir ces pays de la crise.

N’hésitant pas à prendre son bâton de pèlerin, il va s’attacher à défendre ces plans d’ajustement structurel si décriés, et à conforter l’image de marque du FMI si critiqué par de nombreuses ONG et responsables économiques et politiques. Nous avons alors le récit de nombreuses crises et son implication personnelle pour y apporter des solutions.

La Zambie entrainée à partir de 1987 dans une spirale descendante, il n’hésitera à se mettre en première ligne pour convaincre son père fondateur Kenneth KAUNDA. Le succès est eu rendez-vous. Pour convaincre Mobutu, il ne ménage aucun effort et va jusqu’à solliciter des amis pour mobiliser le Roi des Belges dans cette entreprise de conviction. Le succès sera de courte durée. En revanche, malgré de très nombreuses tentatives, il n’arrive pas avec Robert MUGABE « l’homme qui ne se laissera pas convaincre »

Au fil des pages, le lecteur redécouvre des événements de ces années difficiles pour l’Afrique avec des détails d’initié, de connaisseur. Cela donne un excellent éclairage sur l’histoire économique de nombreux pays.

Deux sujets sont particulièrement approfondis : la transition sud-africaine entre le Président F. W. de KLERK et Nelson MANDELA ; la dévaluation du franc CFA.

On découvre notamment comment il parvient à un accord avec Nelson MANDELA qui se concrétise par une conférence de presse dont il aura une cassette. Mais, l’ANC refusant tout accord avec le FMI, il est invité à archiver la dite cassette.

Tout un chapitre est consacré à la dévaluation du franc CFA et à ses nombreuses tentatives de persuasion des différentes parties prenantes. Il rappelle la farouche opposition de Pierre BEREGOVOY. En tant qu’ancien chef du bureau de la zone franc au Trésor, j’ai été à plusieurs reprises témoin de cette intangible position, nous disant régulièrement « ces pays sont déjà suffisamment pauvres, pourquoi voulez-vous les appauvrir un peu plus avec une dévaluation ? » Michel CAMDESSUS nous livre de nombreux détails sur ses différentes rencontres avec les chefs d’Etat, les nombreuses réunions, et surtout le conclave monétaire de Dakar de janvier 1994.

Michel CAMDESSUS ne va pas limiter son action à la mise en place de nouveaux instruments financiers, aussi généreux soient-ils. Formé et inspiré par François PERROUX, il va s’attacher à inscrire son action dans un cadre stratégique, « une croissance de haute qualité », ou encore « Growth oriented adjustment strategy (GOAS) ». Pour Michel CAMDESSUS, « cette référence à une « haute qualité » de la croissance devient notre marque de fabrique. Elle se confond assez largement avec ce que recouvre aujourd’hui le concept de « développement durable ».

Parallèlement, en fin connaisseur de l’Afrique, il perçoit l’évolution des temps, et l’urgente nécessité de passer de la coopération au partenariat avec les pays du Sud. Il expose sa vision d’un partenariat trilatéral entre le G7, l’Afrique et les organisations de Bretton Woods, « un nouveau partenariat global  pour le développement…comme ambition pour le XXIème siècle… »

Précurseur, visionnaire, Michel CAMDESSUS, au fil des pages et des anecdotes nous révèle des pans entiers de la gouvernance mondiale. Pour mieux comprendre l’Afrique, mais aussi bien d’autres pays et situations économiques, je vous invite à lire ce livre.

Dov ZERAH

6 octobre 2014

Partagez avec vos amis :