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Les mémoires d’Abdou DIOUF

Abdou DIOUF
Mer. 18 novembre 2015
Les mémoires d’Abdou DIOUF

Ce livre aurait pu avoir pour titre « la force d’un destin », « l’inéluctable parcours du meilleur de la classe, de la génération », « l’irrésistible ascension d’un homme de dialogue », d’un homme né en 1935, programmé pour être à 26 ans gouverneur d’une des principales régions du Sénégal, à 27 ans directeur de cabinet du Président de la République, Léopold Sedar SENGHOR (LSS), et Secrétaire général de la Présidence, à 32 ans Ministre du plan et de l’industrie, à 34 ans premier Premier ministre du pays, à 45 ans Président de la République, réélu trois fois…A 65 ans, au lieu de prendre une retraite amplement méritée, il prend la tête pour 12 ans le secrétariat général de la Francophonie.

Mais le destin, le « fatum » en wolof, se manifeste avant même cette exceptionnelle carrière. Dès 1950 il est adoubé dans le cercle des « rares senghoristes » de Saint-Louis grâce à sa tante Toutane Basse qui lui fait rencontrer LSS qui va l’encourager à faire l’Ecole nationale de la France d’outre-mer (ENFOM). Frais émoulu de l’ENFOM, sur les conseils de son ami Habib THIAM (HT), il se laisse convaincre de prendre le 29 août 1960, le Lyautey plutôt que l’avion…qui va s’échouer au large de Dakar…

Logiquement et naturellement, ce livre est dédié à son épouse Elisabeth, à ses côtés depuis leur mariage en 1963. Au détour de certaines phrases ou événements, elle apparait discrètement, parce que tout est fait de mesure avec Abdou DIOUF (AD). Mais on comprend le rôle crucial joué, ne serait-ce que lorsqu’il rappelle la célèbre formule « derrière chaque grand homme, il y a un grand homme. », même si cette formule n’est a priori destinée que pour Colette SENGHOR.

Au-delà de cette dédicace, le livre débute également par un proverbe wolof mis en exergue « la sagesse recommande de ne pas dire tout ce que l’on sait ». Cette sentence est une grille de décryptage du livre : le sage qu’est AD ne nous dit pas tout par mesure, élégance, crainte de vexer de choquer…On comprend mieux lorsqu’il rétorque à une personne : « il ne s’agit pas de diplomatie, je suis un homme de consensus et de rassemblement… »

AD ne croit pas au hasard, et rappelle la fameuse phrase d’Albert EINSTEIN : « le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito ». On apprend qu’il est circoncis lorsqu’il intègre le Lycée, car « pour moi, passer de l’école primaire au lycée, c’était comme le moment de la circoncision : le vrai passage de l’enfance à l’adolescence. » Cette citation est caractéristique de la pudeur d’AD, de son tact…au détour d’un sujet, il nous délivre une information sur un sujet personnel… En présentant les événements casamançais, on découvre que son épouse est une catholique pratiquante connaissant parfaitement les écritures. Un vrai gentleman ! Sa croyance en Dieu supposée à la lecture de certains passages, sa pratique religieuse entrevue au détour d’une anecdote ne l’auraient pas pour autant empêché de refuser catégoriquement une demande de Boubacar GUEYE de créer un parti islamique, ainsi qu’une demande des Etats généraux tenus en 1981, d’introduction de l’enseignement religieux dans l’école publique. La laïcité est un de ses combats.

En présentant les années de sa jeunesse et de son adolescence, on découvre son père, sa grand-mère paternelle et ses sœurs, les professeurs qui ont marqué la constitution de sa personnalité, ses premiers pas en politique avec sa tante présidente du comité des femmes senghoristes, ses premières responsabilités dans le monde associatif lycéen ou le monde syndical universitaire. Défilent les souvenirs à l’école coranique, l’école Brière-de-l ‘Isle, le lycée Louis FAIDHERBE, à l’Institut des hautes études (IHE) à Dakar.

Ces années jusqu’à son départ en France sont partagées entre Saint Louis une des quatre communes de plein exercice qui avait envoyé un cahier de doléances aux Etats généraux de 1789 et dont les ressortissants sont, comme son père, citoyen français, et ses lieux de vacances, Mbacké « son royaume d’enfance », Louga, sa ville natale et haut lieu de l’islam sénégalais, et Linguère, berceau maternel. Puis c’est Paris où il forge de nouvelles amitiés, et surtout rencontre sa future épouse Elisabeth.

De retour au bercail, et après un passage au plan, il va avoir très vite le pied à l’étrier en devenant en novembre 1960 adjoint du Secrétaire général de la Présidence de la République, occupé par Jean COLLIN (JC), personnage incontournable de la vie politique sénégalaise pendant plus de trente ans. Une autorité exceptionnelle que j’ai eu la chance et l’intérêt de rencontrer en 1989. J’avais eu droit à un cours d’histoire et de sociologie du Sénégal ; ses propos m’ont tellement marqué qu’ils me revenaient en mémoire à chacun de mes déplacements dans ce pays.

AB va devenir le favori de JC, et n’aura de cesse de l’aider, de l’accompagner jusqu’aux plus hautes fonctions de l’Etat, son « chouchou ». C’est JC qui va alimenter et entretenir la confiance de LSS en AB. En étant aussi vite à de si hautes fonctions, AB va participer à la construction de l’Etat indépendant, à la mise en place des structures, à la définition des structures. De poste en poste, de dossier en dossier, il va devenir un orfèvre de l’organisation gouvernementale, du fonctionnement des administrations ministérielles. Sa prudence va lui permettre d’enjamber le différend entre Senghor et Mamadou Dia.

La carrière d’AB va être un vrai parcours initiatique : le plan, la défense, Gouvernorat d’une grande région, les affaires étrangères, avant de venir simultanément directeur du cabinet présidentiel et Secrétaire général de la Présidence. Sa proximité avec Senghor va lui permettre de nous présenter les multiples facettes du premier agrégé africain de l’Université française, chantre de la négritude, père de la Francophonie, le poète, le philosophe, l’homme d’Etat reconnu par toutes les nations…LSS va le former à l’esprit de la méthode, le sens de la rigueur, le service de l’Etat. Il va devenir le fils spirituel de LLS qui confie, dès 1964, à Elisabeth qu’il pense à son mari comme successeur.

Au fil des pages, l’auteur égrène les sujets : le divorce avec Doudou THIAM, la coopération avec le Canada, le développement de la production sucrière, le partenariat avec Bruxelles, le village de Cap Skirring, l’organisation de la mise ne valeur du fleuve Sénégal (OMVS), les années 1968-1969…la dégradation du climat politique, l’intervention des militaires qui s’apparente à un quasi coup de force, et conduisent à la révision constitutionnelle avec la création de la fonction de Premier ministre qui assure l’intérim présidentiel en cas de vacance ou d’indisponibilité.

Pour prendre la tête du gouvernement, il va un peu forcer le destin en faisant  quasiment acte de candidature auprès du Président. Il en sera de même pour conforter sa place de dauphin. 25 pages pour expliciter « la marche vers la présidence de la République (1978-1980), et qui démontrent l’extraordinaire capacité d’Abdou DIOUF pour accumuler soutiens et fidèles.

Mais son installation à la Primature exige au préalable de se faire élire, d’avoir une circonscription. Après de nombreuses discussions et consultations, ce sera Louga. Un atterrissage minutieusement préparé, et admirablement bien réussi. Puis, la nomination intervenue, c’est la constitution du premier gouvernement, et les problèmes soulevés notamment par Abdoulaye Ly, son discours de politique générale, un discours devant le conseil national du parti socialiste sénégalais qui fait briller les yeux du président SENGHOR.

Des épisodes et dossiers vont émailler la décennie soixante-dix à la Primature, et permettre à AB de donner toute la dimension de ses capacités : l’organisation méticuleuse de la visite du Président Georges POMPIDOU à Dakar ; la gestion des impossibles objectifs de LSS sur la Communauté économique des Etas de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ; la conciliation de la modernité et du respect des coutumes des différentes ethnies ; le choix de l’ordonnateur principal du budget entre Le Président et le Premier ministre ; une discussion animée et quasiment surréaliste avec Cheikh FALL, PDG d’Air Afrique ; la gestion d’une demande d’intervention par le khalife général des mourides ; l’adhésion du Sénégal à l’Organisation islamique mondiale ; la loi programme agricole ; les projets de développement touristique ; le début du multipartisme ; les premiers échanges avec Abdoulaye WADE (AW) ; l’affaire Mustapha FALL ; les déconvenues avec Caroline DIOP…tout déroule : intrigues, complots, rumeurs, mais également débats de fond sur les voies du développement économique ou sur l’organisation institutionnelle qui démontent la vitalité de la vie politique sénégalaise. Un livre à lire si on veut comprendre les quarante premières années de la jeune république sénégalaise.

En 1977, le couple SENGHOR invite le couple DIOUF dans sa résidence normande. LSS annonce à AD qu’il se retirera à la fin de 1981. Il avancera son calendrier d’un an.

Dans les deux années 1981-1983 de la « présidence constitutionnelle » expression qu’il utilise pour rappeler qu’il est Président comme suite à la démission de LSS et non d’une élection, il rappelle les circonstances de l’intervention militaire en Gambie et l’historique de la confédération sénégambienne, ainsi que les conditions de la résolution de la contestation casamançaise, avec l’intervention d’un historien-archiviste français…

Elu en 1983 avec 83,45% des suffrages, réélu deux fois, AB va développer une intense activité internationale en s’inscrivant dans la lignée de LSS. Instruit à bonne école, il va ainsi conforter l’aura mondial du Sénégal. Mais les succès diplomatiques n’effacent pas les problèmes intérieurs. Un des plus grands que connait le pays est la révolte des forces de l’ordre qui va conduire à la révocation de 6 265 policiers. Le livre prend des allures de thriller avec les tentatives de coup d’Etat ou de déstabilisation, et le développement de la rivalité avec AW. Le tournant des années quatre-vingt-dix est marqué par le départ de JC et le retour de l’ami de toujours, HT ; il fait appel à lui pour contrebalancer l’entrée d’AW au « gouvernement de majorité présidentielle élargie ».

La décennie quatre-vingt-dix est marquée par l’ajustement structurel, la dévaluation du FCFA survenue à Dakar et ses effets collatéraux, la complicité avec la France, la crise avec la Mauritanie. Les difficultés économiques et les manœuvres politiques de prétendants vont entrainer une dégradation générale du climat qui ne sera pas contrecarrée par le remplacement d’HT par Mamadou Lamine LOUM que j’avais connu en 1989 alors qu’il était trésorier général du pays. Quoique doué de capacités exceptionnelles, il avait un petit carnet sur lequel étaient consignées les principales données budgétaires et financières du pays. Il me disait faire comme son père, épicier à Thiès qui retraçait tous ses comptes dans un carnet.

Arriva ce qui devait arriver. Abdou DIOUF perd les élections le 19 mars 2000, et laisse la place à AW avec l’élégance et le sens de l’Etat qui le caractérisent. L’artiste quitte le palais présidentiel sous les applaudissements de citoyens dont certains ont les larmes aux yeux !

Ces mémoires s’arrêtent avec le départ du pouvoir…ce qui laisse présager un second tome sur les années 2002-2014 à la tête de la francophonie. Dans l’attente, il faut impérativement lire ce livre !

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